Armenag Kyureghian, père de Hayk, Areg et Serguei

Armenag Kyureghian et sa femme Nevart ont trois fils. Hayk, Areg et Serguei, tous trois en prison.

Le 17 juillet, le téléphone a réveillé Armenag. C’est la voix d’Areg.

Baba, nous avons pris le Kount.

– … Quel Kount, mon fils ?

– Le Hadouk Kount, celui d’Erebouni. On l’a pris… Le monde ne s’arrêtera pas de tourner, ne t’en fais pas.  

Ce monde qui ne s’arrêtera pas de tourner, c’est la certitude qu’Areg est prêt à sacrifier sa vie. La prise de la caserne Erebouni est une opération suicide. Armenag se précipite sur place. Il est aussitôt arrêté. Menotté, conduit au poste pour 24 heures. Puis il croisera sa femme Nevart dans les couloirs du commissariat où les interpellés se cognent les uns aux autres, sans recevoir ni eau, ni nourriture, les mains menottées dans le dos.

Un policier trouvera même un couteau … de cuisine dans le sac de Nevart, saisi à son domicile…. « Une femme de 60 ans » soupire Armenag…

C’est le début d’une négociation de douze jours entre les autorités et le commando qui se fait appeler les ‘Sasna Tsrer’. Bientôt, des photos sont publiées, Armenag a peine à reconnaître ses deux fils coiffés du foulard des combattants. Les Sasna ont des cartes téléphoniques, les échanges continuent. Areg raconte que les échanges de tirs ont eu lieu en riposte, quand le colonel Vanoyan a vidé son chargeur. Le commando venait de lever les canons pour discuter  avec eux des modalités de l’occupation de la caserne. D’autres témoins verront comment le dialogue finit par s’instaurer entre forces de police et membres du commando à l’intérieur de la caserne.

Dehors, c’est une autre histoire. Le périmètre de la caserne est interdit à la foule qui se masse bientôt à son portail. Cette caserne intriquée dans le quartier populaire Erebouni comporte de multiples entrées, entre les bâtiments d’habitation.

Au téléphone, Areg raconte que Pavlik Manoukian et son fils Aram se sont avancés munis d’un drapeau blanc vers les forces spéciales de police lorsqu’ils ont été fauchés par des tirs aux jambes. Ensuite, les cartes de crédit téléphonique étaient épuisées – le silence s’est refermé sur la caserne Erebouni, jusqu’à la reddition.

Armenag le père a été membre du bataillon de l’institut Merguelian en 1992. Les fils et leur père vivaient en famille. « J’aurais voulu garder mes fils à mes côtés. Mais je comprends leur décision. J’aurais voulu le faire à leur place, pour qu’ils n’aient pas à le faire. Chacun en parlait en Arménie, eux l’ont fait… Ils sont passés à l’action. Ils n’ont tiré qu’en l’air. Ils n’ont pas pris d’otages, ils ont demandé que les médecins urgentistes restent, et ils sont restés… Ils témoigneront. Ils voulaient réveiller les gens. Si l’Arménie a de tels fils, alors nous avons le droit de vivre ! C’est ce que je crois. »

Hayk, 33 ans, l’aîné des trois frères Gyureghian, est emprisonné depuis 2015. Il a été condamné à 9 ans de prison pour avoir manifesté contre l’arrestation de Schanth Haroutiounian, un opposant politique. « Un acte de solidarité et de protestation » : Hayk a grimpé sur une voiture, et brandi un pistolet pneumatique… qui sert à fixer des joints de plombier. Sur le témoignage des forces de police, le tribunal l’a condamné à 9 ans de prison. Le procureur avait réclamé une peine de 14 ans pour menace à agents de la force publique et hooliganisme aggravé. La stratégie des dominos frappe fort.

Ensuite, les deux frères cadets se sont engagés en politique. Le 2 avril 2016, Areg et Serguei se sont portés volontaires pour servir au front. Areg est sergent, Serguei soldat du rang. Les deux frères ont reçu une arme et ont été affectés à la défense de la plaine de Martouni, au sud est du Karabakh. Avec un groupe de volontaires, ils ont tenu la position durant 20 jours, avant d’être démobilisés. Areg et Serguei, 31 et 27 ans, sont retournés à leur travail, chacun dans les nouvelles technologies.

Pourquoi Pavlik Manoukian n’a-t-il pas su profiter de la conférence de presse pour délivrer un message à portée politique ? « Parce que ce sont des gens simples » répond Armenag, « ils parlent comme le peuple« . Lui cite Victor Hugo et le devoir d’insurrection que l’écrivain reconnaît au peuple, quand l’état de nécessité l’y oblige. « Ce gel du conflit ne durera pas. L’Azerbaïdjan peut à tout moment renverser la situation militaire. »

Loucinée, femme de Varoujan Avedissian

Loucinée, est-ce que Varoujan est à la maison ?

– Je ne sais pas maman, pourquoi ?

– Allume les nouvelles.

Il est 7 h 30 du matin ce 17 juillet, jamais sa mère n’appelle si tôt. Varoujan a quitté la maison la veille pour une visite à Abaran. Il l’a avertie qu’il serait de retour le lendemain vers midi. « Et cela fait trois mois… trois mois qu’on ne l’a pas vu, que l’on ne s’est pas parlé » résume sa femme Loucinée. Toute la semaine, Varoujan Avedissian s’était déplacé vers Kirovakan, Abaran ou Armavir. Les activistes se retrouvaient chez l’un ou l’autre. « Ils nous préparaient à leur absence » devine Loucinée.

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« On continue leur lutte. Elle sera difficile contre les puissants. » La politique n’est pas seulement une affaire d’hommes chez les familles de Sasna Tsrer :  « Ce sont des hommes droits, qui ne plient pas. Tout cela a un prix, mais je crois en leur avenir, j’ai foi en eux. »

Loucinée Avedissian est médecin gynécologue à Erevan. « Je suis médecin, je sais que lorsqu’une infection est déclarée, il n’y a qu’un seul geste à faire : trancher. Varoujan l’a fait. J’aurais voulu le faire à sa place. Quand la loi ne règne plus, tu te sens mal dans ta propre patrie. »

Varoujan Avedissian est lui  aussi un vétéran du Karabakh. Après la guerre, le jeune officier avait été affecté au service des renseignements, avant de démissionner de l’armée. « Varoujan n’avait pas l’ambition de faire carrière, il voulait simplement que le pays sorte de la guerre. »

« Varoujan était dans le convoi de Berdzor, attaqué l’an dernier par la milice au Karabakh. Cette fois, ils ont gardé le secret – après les arrestations préventives du 24 avril, c’était bien naturel. Depuis, il y a ceux qui ouvrent les bras en me souhaitant patience – il y a ceux qui se détournent. Et ceux qui apportent à manger pour les nôtres. Les enfants ont du mal… Qu’il est difficile de manger pour une fille de vingt ans, un fils de quinze, quand leur père est en prison. L’arrestation d’Arthur Sargsian, le porteur de pain, c’est une disgrâce – elle nous a touchés. »

La dernière image que l’on garde de Varoujan Avedissian est celle de la reddition du groupe, une nuit de juillet. Un à un, les membres du commando s’avancent vers les forces spéciales de la police, masquées et lourdement armées. Le projecteur de poursuite permet à une caméra de suivre chacun de leurs gestes lents pour lever les bras, tourner sur eux mêmes, découvrir leur ceinture sans arme,  et laisser les agents de la sécurité nationale leur saisir le bras pour les conduire vers le fourgon. Varoujan, avant de suivre les Sasna Tsrer, s’adresse à la caméra. Il dit qu’il faut à présent continuer la lutte pacifiquement, politiquement. Qu’il la laisse entre les mains du peuple d’Arménie, qui devra la porter lui même à présent.

Ce jour d’octobre, Loucinée reprend : « Chacun est retourné à ses propres affaires. L’avocat dit que Varoujan a bon moral. »

                

 

 

 

Marina et Aspram, femme et fille de Pavlik Manoukian

« Ils croient bien se jouer de moi

en prenant du bon temps

mais qu’ils le sachent bien

de noce il n’y aura pas »

C’est le refrain qu’Aram garde aux lèvres toute la journée du 16 juillet. Il est tiré de l’air de Stambouli, dans l’opérette populaire ‘Leblebi Chor Chor Agha’ du compositeur Tigran Tchoukhadjian jouée à Istanbul en 1875. Stambouli a refusé la main de sa fille à un riche prétendant, il entend rester maître de son destin.

Aram le chante encore avec bonne humeur quand sa mère et sa sœur quittent l’appartement familial d’Erevan pour se rendre au village. C’est là qu’elles ouvriront les nouvelles le lendemain matin : Pavlik Manoukian et son fils Aram font la une des nouvelles. Sur les premières images, elles reconnaissent Sergo puis d’autres familiers. A 7 h 30, avec un groupe de proches, ils ont pris d’assaut la caserne de police du quartier Erebouni d’Erevan et expriment des revendications politiques. Ce 17 juillet, leur vie change de nouveau de cours.

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Père et fils ont pris ensemble la route d’Erebouni. « Ceux qui connaissent Aram savent qu’il a décidé par lui même d’y aller. Personne n’aurait pu le forcer. » dit Aspram, sa sœur cadette. « Je sais qu’en diaspora, vous pensez que le père a entraîné son fils dans une action armée. Il n’en est rien. Aram est un fils de soldat. Chez vous, les parents emmènent leurs enfants au concert, ou leur offrent un ordinateur … Nous, nous sommes en lutte » reprend Marina, le regard droit. Dans le camp retranché de la caserne Erebouni, au 5e jour, père et fils seront blessés ensemble, atteints par des tirs aux jambes.

La force d’une famille unie. Elle parait déjà sur la photo des noces de Pavlik et Marina. Il est en tenue traditionnelle de fidahi, elle a revêtu une robe de mariée classique. C’est un beau mariage, ils forment un beau couple, Pavlik et Marina. Ils sont heureux. Pavlik vient de participer à la libération de la ville de Chouchi, le bastion azéri du Karabakh d’où l’armée pilonnait Stepanakert sans relâche. Pavlik y a été otage à deux reprises, dans la prison de Chouchi. N’est-il pas temps de vivre ?

Aram nait l’année suivante et grandit au Karabakh, où ses parents espèrent vivre en cultivant 4 hectares de blé – quoi de plus simple ? Pourtant, le système des propriétaires terriens ne le permettra pas. Ni travail ni récolte ne se font en dehors de leur volonté. Il faut renoncer aux espaces infinis et revenir à Erevan. Après le bataillon Chouchi, Pavlik s’est engagé dans la défense de Mardakert, il y sera blessé à la tête. En 1999, c’est à Oktemberian (Armavir) qu’il commande une nouvelle brigade, avant de se retirer de l’armée en 2002. Il reçoit la Croix du combattant, ‘Mardagan Khatch’, des mains du président du Haut-Karabakh Arkady Goughassian, pour services rendus à la nation.

En ville, Aram étudie à l’Institut des Affaires d’Erevan, Aspram la Politologie. Ils sont brillants, la famille est solidaire. Aspram a vingt ans, Aram vingt-deux. Depuis sa blessure de juillet, la photo d’Aram se soulevant du brancard et son regard grave courent la toile : de Facebook à YouTube, les déclarations d’amour des jeunes Arméniennes se multiplient – ‘Je veux être prise en otage par les Sasna Tsrer’ est le message qui masque à peine la passion qu’il a déclenchée.

Marina rappelle l’épisode douloureux du 31 janvier 2015 à Berdzor, quand le convoi d’action civique des membres du mouvement politique du ‘Parlement Fondateur’ ‘Himnatir Khorourtaran’ a été arrêté à l’entrée de Stepanakert par la milice et ses membres roués de coups, les véhicules matraqués de même. Le territoire du Karabakh se ferme à ceux qui l’ont défendu. Quel message séditieux les policiers croyaient-ils bâillonner ?

C’est ensuite que Pavlik et d’autres vétérans ont symboliquement rendu leurs médailles militaires aux autorités du Karabakh. Un geste fort, comme une déclaration de guerre pour les officiers du ministère de la Défense.

Aux premières heures de la guerre du 2 avril, Pavlik et Jirair Sefilian ont appelé Seyran Ohanian, le ministre de la Défense, ‘Donnez nous le feu vert, donnez-nous des armes, nous avons un groupe de 1500 volontaires’. Le ministre a refusé. Le 20 juin, Jirair est arrêté.

Dans les journées qui ont suivi la prise de la caserne Erebouni et les négociations entre le commando et les autorités, l’appartement familial a été perquisitionné. Puis, des hommes en civil se sont présentés une nuit, que Marina n’a pas laissés entrer. Mekhitar Avedissian, son frère, était à son tour emprisonné. Certains voisins les évitaient, mais d’autres venaient apporter à manger et réconforter la famille éprouvée.

Dans les prisons du Caucase, il est d’usage que les familles nourrissent les prisonniers et non l’Etat. Du coup, le goût du dolma de Marina passe les murs de la prison. On croit savoir que le personnel de l’infirmerie laisse quelquefois le père et son fils partager un repas. Il sera bien temps que la discipline de la prison les rattrape.

 L’appartement de la rue de Léningrad est simple. Au mur, une croix de bois gravée, et un portrait de Pavlik, l’absent, en tenue traditionnelle de fidahi.

« Pavlik est un homme comme un autre – un Arménien qui veut avant tout voir son pays libre, pour qui la famille passe en second, après la patrie… Sans patrie, comment fonder une famille ? » Aux Arméniens de diaspora, Marina n’adresse qu’un seul message : « Pour Pavlik, nous sommes un seul peuple, une seule nation doit nous rassembler. Nous vous disons : Venez. Libérons le pays ensemble, et revenez vivre ici. Que l’Arménie soit autant votre pays que le nôtre. »

Familles de ‘Sasna Tsrer’

Le 17 juillet 2016, un groupe armé de 31 vétérans des guerres du Karabakh investit par la force la caserne de police du quartier Erebouni à Erevan. Ils se font connaître sous le nom des ‘Sasna Tsrer’, les Fous de Sassoun ou littéralement les Enragés de Sassoun, du nom de l’épopée du Haut Moyen Age dont la geste est connue de chaque Arménien comme une page héroïque dans la résistance contre les empires et l’impossible soumission de son peuple.

 

Les revendications du commando sont la libération d’un leader politique emprisonné, Jirair Sefilian, membre du mouvement d’opposition ‘Parlement Fondateur’ et la démission du président Arménien Serj Sarkissian, accusé de conduire le pays à la ruine avec l’appui de l’oligarchie et d’avoir failli dans la défense de l’enclave du Haut-Karabakh au cours de la guerre de 4 jours du 2 avril 2016 qui fera cent morts dans les rangs arméniens et ouvrira une saignée par la perte de territoires à Talich.
Au terme d’une opération de douze jours, le commando, qui compte plusieurs blessés, rendra les armes. Dans l’espace de ces douze jours, la population d’Erevan aura montré une mobilisation chaque jour plus ferme en soutien aux revendications du commando et plaidant pour une issue pacifique à l’opération qui aura fait trois morts dans les rangs de la police et de nombreux blessés parmi les manifestants au cours de la répression policière qui s’ensuit. Un homme s’immolera par le feu dans le quartier de Sari Dagh.
A ce jour, les 31 membres du commando sont emprisonnés au secret. Au total, 77 personnes sont poursuivies pour soutien au groupe armé.
Ces rencontres avec les familles des ‘Sasna Tsrer’ ont eu lieu en octobre à Erevan. Elles ouvrent les yeux sur la nature et le parcours personnel et militaire de certains des membres du groupe. Aussi, elles mettent en évidence la chasse implacable qui frappe de longue date les voix de l’opposition, qu’elles s’expriment dans la sphère sociale ou politique. L’Arménie de 2016 n’a pas appris à accorder à son opposition la place que toute démocratie – fût-elle récente – doit lui faire. L’action civique bridée depuis des années, les multiples condamnations disproportionnées d’opposants à un régime usé, inauguré par la mort de manifestants la nuit du 1er mars 2008 ont conduit à sa dénonciation par l’action armée des ‘Sasna Tsrer’ et, en dépit des violences qui ont marqué la prise de contrôle de la caserne Erebouni, à l’expression sans mélange de la solidarité populaire à leur égard. La fracture de l’après 17 juillet reste palpable dans la société arménienne.
Des procès auront lieu en 2017, à l’issue d’élections parlementaires qui s’annoncent comme un nouvel abcès dans le corps social du pays. « L’opération a été inattendue. En même temps, quand elle a eu lieu, on n’a pas été surpris » résume Achot Manoutcharian, membre du Comité Karabakh de 1988 qui conduisit l’Arménie vers l’indépendance et ancien ministre de l’Intérieur. Et après ? Il y a ceux qui veulent oublier, une fois de plus, violences et espérances. Et le spectre d’une nouvelle action, plus dangereuse : « Un pouvoir faible a affaibli son peuple. Parfois jusqu’à l’abaissement. Maintenant, la question est comment rester en vie ? »
Au Karabakh, on dit qu’en son absence, la force de l’homme passe chez la femme. Loucinée, Marina, Aspram, femme ou fille de ‘Sasna Tsrer’ : ces femmes de soldats ont appris à faire passer la défense de la patrie, l’amour du pays, avant l’amour des siens. Elles se sont de longue date armées de cette ardente patience qui force le respect.
A présent, les 31 membres du groupe des ‘Sasna Tsrer’ attendent en prison un procès, ils doivent répondre entre autres de ‘prise illégale de bâtiment public’, de ‘prise d’otages’ et le débat s’instaure sur les charges qui pourraient toucher ceux qui ont participé à la négociation entre autorités et membres des ‘Sasna Tsrer’. Leurs familles sont privées de ressources. Un fonds d’aide arméno-suisse à caractère social a été créé, dont voici les coordonnées internationales : http://www.sasnatsrer.net

 

 

 

 

 

 

 

Les Cent de San Lazzaro par Myriam Gaume

En 1923, cent enfants abordent à San Lazzaro degli Armeni, l’île monastère où les moines mékhitaristes, les Frères de la Consolation, se consacrent à la prière, à l’imprimerie et à l’enseignement. San Lazzaro est proche de Murano, au large de Venise.

Ils sont cent, tous arméniens par la naissance et orphelins. Depuis l’Anatolie, la Syrie, le Liban, la Grèce, ils ont déjà traversé plusieurs frontières.

C’est un bienfaiteur inattendu, Mussolini, président du Conseil du Royaume d’Italie, qui parraine leur éducation auprès des moines. La raison ? Un fait de guerre en mer Ionienne : sur l’île de Corfou, devenue la ligne de front de la guerre gréco-albanaise, un tir d’artillerie porté depuis une frégate italienne vient de toucher la forteresse et l’orphelinat. Seize enfants arméniens en sont victimes. Le sanctuaire est devenu  piège. En réparation, le futur Duce offrira une chance meilleure aux plus jeunes d’entre eux.

Rassemblés en 1918 depuis Van, Garin, Kharpert, Mouch, Bitlis, ils ne parlent encore que des dialectes, glanés d’une montagne à l’autre. Tous ne connaissent pas leur nom ni leur âge. Entre les cours du Tigre et de l’Euphrate, les missions catholiques recherchent les enfants rescapés. Choisis parce qu’ils ont entre dix et douze ans, les Cent prendront un bateau vers la côte adriatique du royaume d’Italie où ils aborderont pour cinq ans. Les moines les recueilleront juqu’à leur majorité civile.

A San Lazzaro, ils apprendront l’arménien, l’Histoire Sainte, ils recevront un nom et se formeront aux métiers d’art qui ont fait la Sérénissime. Venise et le Lido sont à portée vue. Le clocher de l’église arménienne domine une imprimerie qui abrite les caractères des alphabets du monde entier, et une bibliothèque riche de milliers de volumes en langues rares.

Ici, Lord Byron apprit l’arménien – qui sont ces moines « à la barbe de météore » qui lui ont inspiré l’amour d’une langue aux souches persane et syriaque ? De règle bénédictine, l’ordre religieux fondé à Constantinople en 1700 par l’abbé Mékhitar de Sébaste s’établit bientôt en Grèce, alors sous domination vénitienne. Les moines quittent le Bosphore à la suite de la conquête turque pour la côte adriatique où, en 1717, la République sérénissime leur offre résidence sur l’île de San Lazzaro, face à celle de Murano. Depuis, les disciples de Mékhitar s’attachent au rayonnement du riche héritage culturel arménien.

Ils ont vécu six années côte à côte et rêvé leur avenir. Devenus une fratrie, le temps d’une visite à Varèse, au lac d’Elio, à Luino, ils connaissent l’heure des baignades au Lac Majeur et le visage des bienfaitrices de la bonne société italienne.

Ils avaient été berger, fils de notable ou de pêcheur. Les Cent deviendront artisans, artistes, ouvriers. Riches des meilleures traditions vénitiennes, avec le goût des langues et celui des livres pour pécule, ils quitteront l’île à dix-huit ans. L’un pour Milan, l’autre pour Paris ou Los Angeles. Ils ont reçu une mémoire en partage et forgé une identité. Partout, ils emporteront le sens de l’amitié dans laquelle ils ont grandi.

De l’Italie à la France

                      Crédits photographiques: © Myriam Gaume / D.R.   MyG

ՍՈՒՐԲ ՂԱԶԱՐԻ ՀԱՐՅՈՒՐԸ

                                                                                                 

1923 թվականին հարյուր երեխաներ  հանգրվանում են Վենետիկյան Սուրբ Ղազար կղզի, որտեղ

Մխիթարյան միաբանության Վանականները և Սփոփանքի Եղբայրները իրենց նվիրել էին աղոթքների, տպագրության եվ ուսուցման:

Նրանք հարյուրն են, բոլորն են ծննունդով հայեր եվ որբեր: Անատոլիաից, Սիրիաից, Լիբանանից և Հունաստանից, նրանք արդեն անցել են բազմաթիվ սահմաններ : Մի անսպասելի բարերար, Իտալիայի Արքայական Խորհդի Նախագահ Մուսոլինին է ստանձնում նրանց ուսուցման ծախսերը վանականների մոտ : Պատճա՞ռը. Պատերազմական իրողություն: Հույն – ալբանական պատերազմի ճակատային գիծ դարձած Կորֆու կղզու իտալական նավատորմից արձակած կրակոցը դիպչում է հայկական որբանոցին : Որպես փոխհատուցում Դուքսը առավել երիտասարդներին ընձեռում է ուսուցանելու լավագույն հնարվորություն :

Հավաքվելով 1918թվականին՝ Վանից, Կարինից, Մուշից, Բիթլիսից, Խարբերդից նրանք խոսում են միայն բարբառով : Նրանք չգիտեն իրենց անունը եվ տարիքը: Տիգրիսի եվ Եփրատի հոսանքներում՝ Կաթոլիկ Առաքելությունները որոնում են ողջ մնացած երեխաների: Նրանք ընտրվում են քանի որ տաս և տասերկու տարեկան են, հարյուր երեխա նավ են նստում ուղղություն վերցնելով դեպի Վենետիկյան ափ ուր և  կհանգրվենեն հինգ տարի : Վանականները նրանց ապաստան են տրամադրում մինչև նրանց հասունությունը :

Վանքում նրանք կուսուցանեն հայերեն, կստանան կրոնական կրթություն, արվեստներ որոնցով այդքան հայտնի է Վենետիկը : Վենետիկը եվ Լիդոն հեռու չեն, անզեն աչքով տեսանելի : Հայկական եկեղեցու զանգակը իշխում է տպագրատան, որն ապաստանում է ողջ աշխարհի այբուբենների  տառերը եվ գրադարանի վրա հարուստ հազվագյուտ լեզուների հազարավոր հատորներով :

Այստեղ Բայրոնը հայերեն սովորեց – ովքե՞ր  էին « Մետեորի մորուքով » այդ վանականները որոնք նրան սեր ներշնչեցին սիրիական եվ պարսկական երանգներով լեզվի հանդեպ : 1700 թվականին վանական Մխիթար Սեբաստացու կորմից Կոստանտինոպոլում ստեղծված կրոնական դասը տեղափոխվում է Հունաստան, որն այն ժամանակ գտնվում էր Վենետիկի ենթակայության ներքո : Թուրքական նվաճման հետեվանքով, վանականները լքում են Բոսֆորը եվ հանգրվանում Ադրիատիկի ափին՝ ուր 1717 թվականին Վենետիկի Հանրապետությունը նրանց տեղ է հատկացնում Սուրբ Ղազար կղզում Մուրանո կղզու դիմաց: Այդ ժամանակվանից ի վեր Մխիթար Սեբաստացու աշակերտները նվիրաբերվում են հայկական մշակույթի հարուստ ժառանգության զարգացմանը :

Նրանք հինգ տարի ապրեցին կողք կորքի ապագայի մասին երազելով :

Նրանք հովիվ են, ազնվականի կամ ձկնորսի որդի: Հարյուրը կդառնան արհեստավորներ, արտիստներ, բանվորներ : Հարուստ Վենետիկյան լավագույն ավանդություններով՝ լեզուների ու գրքերի հանդեպ ձեվավորված ճաշակով՝ նրանք կլքեն կղզին տասնութ տարեկանում : Նրանցից մեկը կուղեվորվի դեպի Միլան, մյուսը Փարիզ կամ Լոս Անջելես: Նրանք  կիսել են ընդհանուր հուշեր եվ կերտել իրենց ինքնությունը : Ամենուր նրանք իրենց հետ տանում են ընկերության իմաստը, որի մեջ իրենք մեծացել են:

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Copyright : © Myriam Gaume  / Traduction : Svetlana Abrahamyan-Delmas